mardi, août 25, 2009

[Episode 3]

L’écran Nokia posté sur le tabouret de chevet souffle une lumière acide, des sons : boite à rythmes, synthé et chanteuse relatant l’histoire so sexy d’une policière qui mouille dans sa culotte, spammée par un ami no life qui s’improvise impérialiste couleur locale. Fait chier. Fait vraiment chier. Vais planter l’insolente machine contre le mur si ça continue. Et puis non. Peux pas passer mon temps à tout casser pour abolir l’obstacle élémentaire. Me résous à répondre bien que le cerveau n’ait pas de suite le temps disponible : il réalise une fiction nocturne à durée indéterminée dont le héros me ressemble.

LOW BATTERY pète ses caractères gras à l’écran. La machine atterrit sur le mur et éclate en mille morceaux. Putain de journée qui s’annonce, la tête dans l’entre-deux guerres.



Quelque part dans la matinée après le tumulte des aurores. Questionnement auprès d’un café, d’une clope à en faire pâlir mon haleine arhumatisée et d’un vieux clavier IBM aux clapotements desquels chaque touche émet une sonorité discordante.


UpgradeFict.doc


N’arrive toujours pas à croire que Laure soit morte. Et si. Et si je n’avais pas balancé ce maudit téléphone portable. Et si c’était Bokassa. Clotilde. Et si je l’appelais Laure. Et si tout ceci n’était. Ah ! Si je pouvais retrouver le sommeil, m’échapper vers le non-sens, tout oublier.

Mais quoi exactement ? Je ne sais même pas qui je suis. Bien qu’on me l’ait sans cesse répété. Tu es. Un point c’est tout. Oui j’ai su. Mais je ne veux plus le savoir. Je suis un condamné à mort. Contraint à une mort lente. Cela m’effraie de le savoir, de l’avoir écrit. Mon visage respire à peine. J’envie Laure pour ne pas avoir souffert de sa mort violente. On ne sent rien quand l’action se déroule en un millième de seconde. Tandis que moi. Vous arrive-t-il de supplier Dieu dans l’avion qui tombe à pic ?



Journée ensoleillée du court règne de février. La ville de province tire sa bouffée de gaz à effets de serre. M’y engouffre les doigts dans le nez, me retrouvant face à quelques touristes japonaises au look plus qu’improbable, toutes affolées de ne pas retrouver le guide. Lorsque j’entends taper des mains, derrière moi. Elles me foncent dessus, sourires ingénus des filles asiatiques. C’est qu’elle inspire la discipline Mme la guide dans son accoutrement austère. Il y a en elle un air de Jiang Qing, la baronne de Mao Zedong. Ou d’Helena Ceausescu si la tête de la pasionaria chinoise ne vous revient pas.

Rue de l’écuyère. Terrasses de café prises d’assaut par de jolis jeunes gens affichant un optimisme exagéré derrière des postures élégamment paresseuses de rock star. Bokassa se prélasse entre deux blondies dont l’une mate toutes les filles et les garçons de son âge tout en se caressant maladroitement les cheveux et l’autre feuillette à vol d’oiseau Hell de Lolita Pille. À la gauche de cette dernière, un type sirote un cocktail savant mélange. Il a le charme d’un bellâtre de type oriental, un peu comme ce chanteur turc qui a fait un tabac dans les boîtes de nuit de France et de Navarre à la fin des années 90. Nous nous saluons. Courtoisement. Imaginez deux beys qui vont partager un raki ensemble. Image d’Épinal bien sûr car je sens qu’il n’a pas tellement envie de me voir dans le coin. À cause du livre posé sur la table, l’arme de l’élégant, qu’il a tourné vers moi avec empressement : Venus érotica d’Anais Nin. La séduction n’a décidément pas d’heure précise.

Je m’attends à me faire insulter par Bokassa. Chez Ghislaine, je l’avais abandonné pour une plaque chauffante. Je ne l’ai pas revu depuis. Bien qu’il me tance de l’œil droit, ce qui a le don de me faire rougir, il a l’air heureux, bien dans sa peau. Et cette question surprenante :

-- Le siècle serait-il Amour ?

-- Le comble de l’amour ne serait-il pas le signe avant-coureur de notre propre destruction ?, que je réponds du tac au tac, mais sans réelle conviction.

-- Tu es bien trop pessimiste mon vieux.

-- Un pessimiste éclairé comme tu t’étais défini un soir.

-- L’ancien temps est mort. Il faut agir ! C’est le seul remède contre les ruminations de l’instinct.

-- Ah ! Et Ghislaine ?

-- Nous avons signé l’armistice. Au final, ce psy-conflit m’a ouvert les yeux. Les acteurs étaient vraiment très bons.

-- Une guerre propre qui n’a fait aucune victime en fin de compte.

-- Alléluia !!!

Levons nos verres et buvons à la santé de la réconciliation et du grand bond en avant. Aigreurs à l’estomac.

-- Comment va ta plaque chauffante ?, qu’il me balance brusquement sur le ton de celui pour qui la curiosité n’est pas un vilain défaut.

-- C’était une excuse pour partir.

-- Ça je le savais. C’était quoi alors ?

-- Pas tellement envie d’en parler.

-- Je vois.

-- Quoi ?

-- L’homme secret qui contrôle ses allées et venues mentales, ce refus catégorique de ce qui doit être lâché sur la place publique. Tu aurais fait un bon sujet britannique.


Secret. Qualificatif qui revient souvent. Synonyme : cachottier. Pudique serait plus adapté. D’autres avanceront puritain, ceux qui gueulent haut et fort avoir déniché le trésor enfoui dans d’authentiques cervelles, les fondamentalistes de l’analyse et du sens, ceux à qui j’ai avancé les origines protestantes de mon père. Mais c’est vite oublier ma mère, une catholique sincère, convaincue du pouvoir spirituel et temporel de Rome. C’est elle qui m’a formaté –- je ne lui en veux d’ailleurs pas, c’est bien plus agréable qu’un dressage de type marxiste-léniniste -–, qui m’a parlé pour la première fois de Dieu, d’Adam et Eve, d’Abel et Cain, d’Abraham, de Noé, de Marie, de Jésus, de Ponce Pilate, du prêtre nantais qui enseignait la civilisation universelle dans la colonie. Je me souviens qu’à cette époque, au milieu des années 80, nous avions acquis notre premier magnétoscope, une Akaï gris métallisé, objet qui, précisément, devait servir à l’étude pratique afin de saisir les us et coutumes du peuple de Judée. Rien de plus approprié que les grandes fresques de Cécil B. DeMille -- Ben Hur, les dix commandements --, la Bible interprétée par le légendaire Charlton Heston, le héros d’aventure auquel je m’identifiais et dont le visage restera à jamais attaché à celui de Moïse, lequel, je l’ai appris par la suite, n’aurait pas été l’auteur de sa propre légende. D’ailleurs, qui était-il en vérité, lui-même, le premier du recensement, l’Éternel, Charlton Heston, une œuvre d’avant-garde au destin impensable ? Parce que plus de deux millénaires de règne et de bagarres, faisant couler autant d’encre et de sang, qui aurait pu engendrer le plus grand fleuve du monde si le miracle existait, cela appelle le respect. Seulement voilà. Un beau jour de 1989, Dieu a décampé. Enfin, c’est ce que j’ai voulu croire. Faire croire. C’est qu’on ne vire pas avec deux trois coups de tête le vieil homme à la barbe blanche, le patron siégeant confortablement dans mon cockpit. Dix ans après, je lui jurais toujours fidélité avant d’avaler mon riz et mes saucisses rougail, ce qui me mettait dans une rage terrible. Me suis dit que je n’avais pas de race. J’étais le larbin de l’universel et suffoquais coûte que coûte devant mon impuissance à lutter contre ce qu’il faut bien nommer l’éducation religieuse. Et puis il y a eu cette soirée devant la télé. Des missionnaires évangélistes avaient déclaré la guerre aux ancêtres d’un peuple perdu de Papouasie-Nouvelle-Guinée, lesquels n’avaient pas enseigné à leurs brebis la notion de péché, cause de l’éternel recommencement d’une existence sans fin. Le prétexte était tout trouvé. Je vais leur en foutre moi du paradis à toute cette racaille qui croit dur comme fer que l’homme a été crée à l’image de Dieu et non le contraire. Mais je ne pouvais rien : ils étaient sous la protection de l’écran. Et j’aimais bien trop ma télé pour en venir aux mains.


Une eurasienne nous glisse un sourire. Elle porte un T-shirt noir à l’effigie de Trisomie 21. Son regard aliénant m’invite à parcourir d’autres cieux. Lorsqu’.

Elle l’embrasse.

Bokassa pose en vainqueur. Il a cette fierté des hommes qui ont foi en la reconnaissance sociale. C’est que la ville n’est pas très grande, voyez-vous.

-- Kim, je te présente Zack.

-- Salut. Tu ne serais pas sur facebook ?, qu’elle me demande tout en allumant une cigarette tout en commandant un café tout en saluant une copine laquelle lâche son mail à un type dont les amis s’impatientent parce que le temps presse.

-- Mmm. Tu dois être Modern Girl.

-- Ouaip !, elle cherche je ne sais quoi dans son sac.

-- Visiblement, vous êtes tous les uns les autres les cobayes de cette foutue entreprise de fichage.

-- Et alors, je fais ce que je veux moi. Tu n’as pas envie de nous rejoindre ? Je t’écrirai plein de mots d’amour.

-- Chuis pas un enragé de l’exhibition. Heu… T’as vu quoi d’intéressant sur la page de monsieur ?

-- Des films que je ne connais pas. Des auteurs que je ne connais pas. Des poèmes… Pas compris grand chose à ce que tu écris. Je la trouve de plus en plus antipathique.

-- Je ne suis pas poète. La poésie, c’est le verbe de ceux qui n’ont plus rien à dire !

-- Alléluia !!!

-- Qu’est-ce que t’es alors au juste ?, qu’elle me demande sèchement en réaction à ma vanité.

-- Je ne sais pas… peut-être un type qui se rend compte qu’il faut se passer des rêves.

-- C’est idiot ce que tu dis !, elle fixe l’écran de son téléphone portable.

-- Monsieur a besoin de bouffer, chérie.

-- Ça n’est pas une raison, à moins que tu préfères finir en usine à tricoter du métal.

-- Avec toutes ces usines qui ferment, c’est peu probable. D’ailleurs, ce serait plutôt la grande misère qui nous attend, lorsque viendra la guerre, nucléaire, bactériologique, la destruction, une fucking kill party. Mais en attendant, je chie un nouveau projet.

-- Intéressant… De quoi ça parle ?, elle est soudainement moins distante, plus amicale. Ma réplique, tendue comme les coups de gratte de Mick Jones, ne lui a probablement pas déplu.

-- Chais pas. Je connais juste le prénom de mon personnage.

-- Ne s’appellerait-il pas Zack ?, Bokassa me cligne de l’œil.

-- Non, c’est une femme.

-- Ah !

-- Un nouveau projet comme je l’ai dit, une œuvre beaucoup plus ambitieuse. De l’uchronie !

-- What !, Kim a les yeux qui brillent, elle est foudroyée par la modernité du mot uchronie qu’elle a perdu son français.

-- Supposons que Mussolini ait capturé et pendu Hitler après que ce dernier, pris de panique devant la débâcle de Stalingrad, a retourné sa veste en contractant une alliance avec les Etats-Unis et ses alliés. Il aurait gagné la guerre et aurait ainsi reconstitué l’Empire romain. Benito roi du monde en 1945. Je vous laisse imaginer la suite.

-- Ben… ça donne Berlusconi, hé hé hé. Les tentations du contre-factuel falsifiées par Dieu l’Histoire.

-- Ouaip ! C’est pas un peu démodé tout ça !

-- Avec le pastis, il suppose tout le temps. C’est son effet kiss cool ! Rien ne peut l’atteindre, pas même la mode.

-- Très drôle !

-- Kim, tu lis quoi ?

-- Moi j’aime bien les romans qui ne soient pas des pavés, qui soient speed, qu’on lit d’un trait. J’aime bien les auteurs qui parlent d’eux, de leurs expériences sur fond de sex, drug and rock’n’roll, tout ce que l’école ne m’a jamais enseigné.

-- Il y a les juges suprêmes qui veillent aux grains. Alors de la drogue et de la débauche dans la littérature, en voilà une belle idée. Même le célèbrissime mignonne allons voir si la rose de Ronsard est dans le collimateur de certains, une ode contre les vieux paraît-il.

-- Ronsard… pas un peu niais celui-là ?

-- Chérie, ce n’est pas bien de plaisanter avec le patrimoine culturel de la France. Et je trouve qu’il a écrit un fort joli poème sur le cannabis.

-- Ce n’est pas bien… ce n’est pas bien… fuck you !, elle le fusille d’un regard animal.

-- Je l’imagine bien écrire sur la semence qui a fait naître la terre de France, mon intervention ne vaut que par mon besoin urgent de contredire… et veuillez excuser la pédanterie.

-- Interprète-le comme tu veux. Moi j’y ai vu la plante interdite.

-- Comme d’autres sont convaincus que Djihad se confond avec Guerre Sainte. L’interprétation comme moyen de révolte.

Long silence. Rechercher des réactions. En vain. Tout le monde s’en fout. Ils ont d’autre chat à fouetter en ce mois de février hormonal à tout-va.

-- Quelque chose qui va pas ?, elle a un petit sourire au coin des lèvres.

-- Heu… Disons qu’avec les temps qui courent, mieux vaut peser l’emploi de certains mots, Bokassa chuchote comme s’il avait peur d’être jugé. Ce besoin de reconnaissance sociale je suppose

-- Comme quoi ?, je gueule.

-- Fachos… antisémite… sionisme… arabe… djihad… tous ces mots et slogans que nous récitons comme des refrains de chanson, qui étiquettent et qui nous identifient en même temps, un piège à con, notez que notre ami Bokassa chuchote toujours.

-- Et noir ?, un peu d’humour pour détendre l’ambiance.

-- Faut dire black, c’est plus glamour. Bokassa change de ton, il peut se le permettre, c’est son domaine particulier.

-- Le black est un noir qui plaît aux blanches. Elle lui prend la langue pour bien montrer qu'elle appartient à la génération qui vous dit merde.

-- Un negro-traître !, je tente un sourire mais ils ne sont plus là.

Elle le prend dans ses bras, caresse ses cheveux crépus comme s’il s’agissait d’un trophée. J’en profite pour déguerpir, croisant au passage trois étudiantes, dont l’une est probablement américaine -– il suffit d’observer le mouvement des lèvres pour en saisir la provenance… à quelques erreurs près --, entrer dans le bar avec ce mélange d’insouciance et d’arrogance qui ferait pâlir n’importe quel trentenaire dont la réalité est désormais une chose à prendre avec sérieux. Ce sont les caractéristiques du vieillissement, que Bokassa m’avait autrefois balancé à la figure. Le séducteur, qui s’est pris un râteau tandis que nous supposions -– l’une lui ayant déplu parce qu’elle ne lisait pas et l’autre lui ayant signifié qu’Anaïs Nin était morte --, retrouve de nouveau l’ardeur du soldat qui a perdu une bataille mais non pas la guerre. Il fait mine de lire avec beaucoup de sérieux, un peu comme ces vieux intellos de comptoir pour qui la vie est un catalogue de citations. En vain -- l’ennemie n’ayant pas daigné répondre à l’appel du close combat.




Une Dj spécialement venue de Londres pour animer la soirée 80’s au Shari Vari dans une ambiance survoltée. Foultitude dans la chaleur suffocante dont quelques musiciens de l’underground local. Parade, séduction et distribution de flyers pour événements à venir.

La ville a retrouvé une certaine frénésie qui avait tant manqué dans les années 90, impression qui m’a été confirmé par un ami qui était allé chercher de l’oxygène ailleurs avant de faire le chemin inverse.

Parvenir jusqu’au bar est une rude épreuve, surtout si les mouvements désordonnés de la foule vous effrayent. Puis il faut commander, ce qui est une autre paire de manche. Essaim de soiffards les doigts levés vers les serveuses.

Affluence sur la piste de danse. Des plus jeunes aux quarantenaires nostalgiques -- en chœur <<


I was there in the back stage

When the first light came around


Round d’observation en quelques clichés tandis que je sirote un pastis.

Mouvements synchronisés. Pas disciplinés. Frôlement des corps. Étreintes quelquefois -- sourires qui en disent long pour un after coquin --, puis. La Dj de Londres. D’une excentricité redoutable. Au pays des frogs. Affublée d’un masque. D’un masque à oxygène. D’une beskozirka. De Sébastopol. Mourmansk. Vladivostok. Rayons lasers tout autour. De. D’elle. Des machines. De l’imagerie. Cyber technology Ltd. Post-civilisation. Post-monde. Post-trauma. Post. Fumigènes. Beat after beat. « Hey !!! »

Tout droit sortie d’un film de la blaxploitation -- en plein centre. Que tout le monde mate. Que tout le monde dévisage. Que tous admirent. La coordination parfaite entre ses yeux sa bouche son cou ses bras ses mains son index son ventre ses hanches ses jambes ses chevilles ses pieds. Jamais vu danseuse pareille de ma vie. Je vide mon verre sans m’en rendre compte. « Hey !!! »

Elle se tourne vers moi, s’avance, tout en souplesse, sous les regards abondants, éclipsant du même coup la Dj de Londres. Ai toujours détesté ce genre de représentation, de la main tendue qui vous invite, « toujours aussi raide que la statue de sel » qu’une amie m’avait fait remarquer lors d’une soirée de soutien au président R. chassé du pouvoir par un autre bellâtre également sauveur de la nation, ce dont j’avais rétorqué par « I am the statik dancin’ », la référence au groupe post-punk israélien n’alliant que la mauvaise foi. Elle avait ri (je ne savais pas y faire) « Hey !!! »

Son regard câlin, ses mains baladeuses, ses converse recherchant quelque point d’ancrage, ses petits seins que censurait son cuir noir bardé de badges à l’effigie d’obscurs groupes cold des années Thatcher, le tout engendrant une composition d’un style absolu que n’auraient désavoué ni Charpentier, ni James Brown, ni Ian Curtis, et moi qui retombais dans l’hérésie à la vision de ces postures rayonnantes qui m’avaient tant ébloui un mois plus tôt.

Lui administre mon sourire protocole.

-- Bonsoir Clotilde.

-- Hey !!! Hello Zack, would you have me dancing ?

-- Out of nowhere ? Ah oui, après la tuerie post-punk de la division, la dj lâche Avalon de Roxy Music non sans mécontenter les aficionados du beat… et moi avec. C’est comme si tout avait été planifié, le cadre, les figurants, leurs attentes… et Elle, que je croyais définitivement sortie de mon cockpit cérébral.


La vie est une perpétuelle mise en scène pour Clotilde. Je l’avais compris ce soir-là quand elle m’avait annoncé la mort de Laure, événement qu’elle me vendait sans remords, le fait divers qui faisait sensation. Je lui avais rétorqué que ne pas donner de nouvelles ne signifiait rien du tout. « Peut-être a-t-elle tout simplement eu besoin de prendre l’air ailleurs qu’ici sans devoir rendre des comptes à qui que ce soit. Ce sont des choses qui se passent souvent bien que nous ayons du mal à l’accepter : nous vivons continuellement dans la peur de manquer. » J’ai lu la déception sur son visage. Mais je n’avais pas d’autres choix. Non pas que je sois un négationniste absolu, la bête de foire souriant sardonique à enrager le verbe glorieux de l’interlocutrice, laquelle avait défini les modalités de son discours tout au long du trajet qu’elle prétendait semé d’embûches. Disons que le tragique m’emmerde et je ne désirais pas l’encourager sur ce terrain. Un truc de famille, je m’étais dit, son père qui m’avait gravement scruté de l’œil, Laure qui avait foutu le camp, Clotilde qui érigeait l’ensemble au titre de drame national. Je ne voulais pas être le complice de l’arme automatique qui m’offrirait le beau spectacle de sa cervelle éclatée.


Je ne sais pas comment me débarrasser d’elle. Tous ces regards indiscrets, dans l’attente du dénouement heureux -- les happy end sont plutôt porteurs d’espoir en ce millénaire avide d’histoire palpitante. Me suis rendu compte de ça quand j’avais proposé à Ghislaine et Dragan d’aller au cinéma voir un film qui raconte les vicissitudes de sans-papiers kurdes dans je ne sais plus quel pays. Tu ne préfèrerais pas voir le Che ?, qu’ils m’avaient supplié.

Et voilà que tous clapent des mains : une nouvelle venue dans la bande-son, Planet earth. Serait-il question d’héroïsme ce soir ? J’angoisse terriblement à l’idée d’être le héros glamour censé emballer l’héroïne après deux trois feintes de corps, bouts de chair enchaînés à la suite. Mais le temps avance, irréversible. M’improvise smart & arty & totally underground. La modernité n’est après tout qu’un mécanisme de défense. Finalement -– il était temps mon coco qu’elle doit penser -- je lui tends une main tremblante, indécise, à deux doigts de se retirer, à cause de l’humiliation suprême qui m’attend au tournant : car si je refuse… Et puis le miracle. Parce qu’à force d’attendre, le public en a eu marre, lassitude qui n’a pas échappé à la Dj de Londres. Changement de ton aussitôt. New Model Army. I believe in justice. Je partage le point de vue. Exaltation de La foultitude. Démocratie participative on the dancefloor. Clotilde fait la grimace. Et moi je respire.

Pourtant.

Ce non-événement ne me réjouit pas plus que ça. Peut-être aurais-je voulu danser comme un Dieu sous les acclamations de tous. L’assassiner au beau milieu du spectacle rêvé. Et c’est bien là le problème. De ne pas y avoir cru. De m’être contrôlé. Persuadé que je ne faisais pas le poids, que j’en sortirais perdant. Et ce n’est pas le jaune qui va me remettre d’aplomb. Mon verre est vide, à sec, le mirage démantelé en son sein. Défaitiste jusqu’aux bouts des ongles. Exit !

Lorsque je me retrouve nez à nez avec une bande en fuite dans la rue Ganterie. « Casse-toi ou on te nique ! », me gueule l’un d’eux, un sacré gaillard foutrement arrogant. « T’as pas dix euros ? », qu’un autre tout aussi insolent me lâche –- il tient un couteau en joue dans sa main droite. Ses copains, dont certains sont loin devant, reviennent vers nous avec des airs de petits branleurs des quartiers louches de Lagos ou de Monrovia. Des images défilent dans ma tête, ma mère, mon père, mes frères, mon enfance, l’immeuble en brique rouge, l’exil, le lycée Corneille, l’internat, des visages de mort, Dieu, Clotilde dansant avec un type, une fille, Laure, le sombre corridor du Shari Vari, les clients et leurs cigarettes, le vacarme de la rue Saint Nicolas, la rue des carmes, et… moi, seul au milieu de la rue, intact, une main tendue vers l’avant, comme si j’offrais un objet à une personne invisible.

C’est en pénétrant la Place du 19 Avril 1944 que je me rends compte qu’il me manque quelque chose. Mon portefeuille. Tout me revient maintenant, ces types qui voulaient me faire la peau, qui voulaient mon fric. Et je leur ai donné mon portefeuille… un portefeuille vide, ce qui me fait vaguement sourire. Je suis bel et bien vivant.




****



DEVENEZ DES IDOLES


Choisissez votre cobaye parmi les 5 finalistes.

JOUEZ.

VOTEZ.


COB IS/RG)

COB MK/RG)

COB YY/RG]

COB TC/RD]

COB VS/RD)


Bip Bip Bip. Lancement des caméras dans cinq minutes. Ce qui me laisse peu de temps pour planquer le livre. M’asperge le visage d’eau froide, ne donner aucun élément qui pourrait trahir quelque sentiment trouble. Face au miroir de la salle de bain : portrait robot d’une citoyenne lambda.

Installation de la machine à évaluer votre intelligence, un appareil high tech de fabrication chinoise à partir duquel vous devez répondre à des questions de suites logiques et de connaissance générale. Le bouton aussitôt enclenché sur On, une voix monolithique mais enchanteresse vous accueille : « pour votre confort et pour votre sécurité, vous devez respecter les consignes ». Je m’y emploie religieusement. Comme tous les individus qui rêvent un jour de voir changer leur statut en celui d’Idole. UN ESPRIT SAIN DANS UN CORPS PARFAIT, slogan digital s’affichant sur le cadran anthracite qui me fait face. Je me lance à corps défendant dans l’aventure. Gymnastique mentale sous l’œil compétiteur du coach du BLOC 54 et de douze juges appartenant tous à la fondation LÉONARD. C’est à eux que revient la décision finale. Sur le cadran, les chiffres et les unités de mesure. Évaluer, dévaluer. Puis de nouveau le slogan, couleur plus agressive. VOUS AVEZ FRANCHI UNE NOUVELLE ÉTAPE. Je ne me souviens pas qu’on ait un jour voté pour moi.


Le PARTISAN vous souhaite le bonjour.


ET N’OUBLIEZ PAS QUE LES HONNEURS APPARTIENNENT À CEUX QUI SE LÈVENT TÔT.


Après le second Bip — le premier sonne l’arrêt de la source Audio, la vidéo continuant à enregistrer —, je m’effondre dans mon lit. Sentiment de culpabilité, de rage, d’avoir été réprimandée par la voix monolithique : « vous devez redoubler d’effort ». Mais à peine le temps de sombrer dans le rêve, qu’un Bip message m’en sort illico. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.


Lettre de convocation à l’adresse de la milicienne Viviane


Vous êtes priée de vous présenter au BLOC 1 à 9h30.


LE PARTISAN est à votre service




A SUIVRE

mercredi, février 18, 2009

[Episode 2]



Notre premier contact s’est fait sur facebook, chez Crystal castles, groupe canadien qui fait un tabac auprès de la jeune génération exaltée par la fureur de vivre. J’aurais pu continuer mon chemin, me pavaner de profil en profil, traverser les continents en touriste du clic sans jamais quitter la chaise de métal bradée chez Rouen Habitat, bien emmitouflé dans le sac de couchage protection contre le grand froid. Mais il y avait ce gribouillis sur le mur, associations de lettres tout droit sorties d’une maison de fou, un langage fait de codes qu’elle seule pouvait comprendre. Aussitôt j’ai requis son amitié. En savoir plus. Illico presto. L’attente fut longue je dois dire, entre clopes et cafés et odeurs ingrates des corps en déliquescence. Et toutes les questions toc : que pense-t-elle de moi, me trouve-t-elle futile, me prend-elle pour un pervers ? Trois jours d’agitation maladive. Et devinez quoi ! Rien. Rien que des pages blanches. Rien qu’une photo de profil. Rien qu’une pin-up enveloppée de vinyle. Rien qu’un cliché de plus. Rien d’autre. Je commençai déjà à regretter mon geste. Encore une de ces amitiés de principe, l’ajout de plus qui ferait passer mon nombre d’amis de 28 à 29. Je fulminai contre moi-même. De m’être laissé emporter par l’infâme pulsion. Trois jours de perdus dans une vie ce n’est pas rien. Je dirigeai la souris vers mon profil dans un accès de rage, tapant comme un fou sur la vieille table en bois à multiples reprises. Mais aussitôt débarqué, j’eus l’impression que quelque chose m’avait échappé. Comme un flash. Retour page précédente en un clic passionnel, à la recherche de l’info tant désirée, les yeux dévorant les deux trois miettes aux creux du désert. Lorsque je vis Stanislas Lem dans Livres, un nom qui m’était inconnu, tout droit sorti d’outre-tombe. STANISLAS LEM. Ne voulant pas être le dernier des imbéciles, j’allai vérifier dans wikipédia la fleur au fusil, m’attendant au portrait ni plus ni moins d’un écrivain exécuté en deux paragraphes : origines, date de naissance, moments clés, œuvres. Mais me suis trouvé con lorsque l’info est apparue. Alors comme ça elle aurait lu Solaris -- je ricanai intérieurement avec dédain. Déjà que le film… Putain. J’ai accroché ma souris jusqu’à l’étrangler, la flèche circulant toutes directions sans savoir où atterrir. STANISLAS LEM. Écrivain, polonais, S-F, futurologie, exolinguistique. Tiens ! un mot savant. Ai Parcouru la page, l’entière page, quantité incroyable de mots savants, de phrases subordonnées à d’autres, me suis essoufflé très vite et l’index déjà prêt à cliquer, se casser ailleurs vers plus de potins, du plus facile à lire, avec des chiffres, des espaces, des photos, quand il était jeune, quand il était soldat, quand il était un héros, quand il a atteint l’âge de la mort. Mais je n’ai pas appuyé sur le bouton. Pas encore. Ainsi en a décidé le conciliabule à protagoniste unique. Poursuivais donc mes efforts. Lecture en diagonale jusqu’à la dernière ligne. En vain. Peut-être étais-je trop pressé, de tout avoir, de tout obtenir en un clic. On ne vit qu’une fois, n’est-ce pas le leitmotiv de toute une génération qui gobe de la culture comme on descend un paquet de fraises tagada en attente du buzz qui supplantera l’autre. Ne retenais au final qu’un paragraphe, celui du début où l’auteur du site met en lumière la place de l’exolinguistique dans les écrits de Stanislas Lem. J’en ai fait un résumé d’une phrase finissant par un point d’interrogation. Forcément j’espérais quelque chose en retour. Deux heures après, elle m’a fixé un rendez-vous à l’Espiguette. J’ai aussitôt approuvé. Je savais que personne ne viendrait nous épier.



Noël approche. Sourires apprêtés de circonstance. Mais on sent qu’ils font la gueule les commerçants de la rue St-Lô, malgré la bienveillante foule qui gesticule depuis la place de la cathédrale, au centre de laquelle se côtoient les odeurs de beignets et de vin chaud, les lumières tamisées qui se souviennent du temps de la nativité, ses reflets immaculés sur la patinoire sans la moindre trace de patin parce que les enfants préfèrent la mélodie ancienne contant l’histoire du Prince sur son cheval de bois, et, en contrechamp, l’imposante bâtisse, celle-là même qui ébranle le cœur de ces dames japonaises. Ambiance d’une époque bénie qui dépassent l’entendement. C’est peut-être mieux ainsi, que de voir tous ces cons à la triste figure. Comme moi. Parce qu’elle m’a posé un lapin. Dire que j’avais tant de choses à lui dire, la tête pleine de phrases toutes faites, tout ce que je n’avais pas osé lui déclamer la veille. Triple idiot de romantique arriéré.

M’arrête au Diplomate. M’acheter un paquet de tabac avant que dimanche ne ferme ses portes. M’en grille une j’en ai bien besoin. Calmer la palpitation générée par le manque de l’autre. Décide de faire un tour à la fnac. Cajoler l’heure inutile du milieu d’après-midi. Il y fait une chaleur à suffoquer tandis que le grand froid nous assiège souverainement de l’extérieur. Quelques connaissances de-ci de-là que je salue de très loin. Pas tellement envie de bavarder, pas la tête à ça. Je fends la foule la démarche lente, m’y abandonne pleinement en son sein, l’envie de sentir les corps exhalant quelque parfum à l’eau trouble. Sentiment d’une renaissance au 21ème siècle dans un centre commercial. C’est cela aussi l’époque moderne tant chérie. A ma droite, j’entends des cris d’enfants, hurlements de fauves assoiffés du dernier gadget de Nintendo, lequel n’a pas cessé d’agiter l’œil d’adultes fatigués des responsabilités quotidiennes ; les machines cherchent un maître, j’ai pensé en me marrant sec. C’est bien mieux qu’un chien. Vous pourrez toujours le jeter aux ordures sans avoir à chialer comme il est de coutume lorsque l’on perd le tendre et l’affectueux. Section livres. A l’exception d’un ou deux zozos traquant la fine belette, le client est sérieux ; le silence des nombreuses bibliothèques municipales de France et de Navarre. J’arrive au rayon roman d’Asie. Nette domination du Japon fétichiste et de la littérature chinoise émancipée, la vieille garde étant morte depuis la conversion du Parti du peuple à la modernité désormais en crise. Il n’y a pas grand monde. Sauf une dame qui ressemble étrangement à Duras. Ce sont les lunettes aux contours noirs d’une intellectuelle du siècle passé ayant déposé ses armes de séduction. J’ai le vertige. Le bon vieux temps, la civilisation de la barbarie. Elle semble très intriguée par les titres, les photos de couverture, les récits sex, drug & be a fashion victim d’une génération qui ne parle que de sa gueule et de ses états d’âme. Caprices de l’enfant unique. Freud mettant K.O. Lao Tseu, Confucius et la Bande des quatre. Triste époque où l’individualisme a supplanté l’individu, qu’elle doit penser à voir sa mine défaite. Elle avait dû quitter sa ville bien avant que celle-ci ne se soit métamorphosée, quittant amis et amants. J’ai envie de la serrer dans mes bras, son existence au charme suranné, elle qui vit seule désormais dans cette ville, la sienne par alliance. C’est ici qu’elle redeviendra poussière, loin du charivari de l’autre cité, celle au bord du Yangzijiang1. L’exil est une tragédie sans fin. Remonte l’allée en direction de la section sciences humaines. Clients plus nombreux cette fois. Forcément, l’époque se cherche. Tous ces journaux intimes, ces livres de confession, des hauts gradés de l’Histoire aux stars de la télévision ; tous aux portes du temps pissotière. Le grand déballage sous vide du héros moderne, cet imposteur qui s’aime en cliché page de couverture.

Décide d’écourter l’heure inutile du milieu d’après-midi. Envie d’une blonde. Du parfum de Laure.






21h23. Flocons. Atterrissent par millions du grand trou noir. J’ai fumé ma cigarette en moins de trois minutes, ça ne valait pas le coup de finir congelé sur le balcon. Du reste, je n’aime pas la neige.

-- Quelle équipe nationale a été sacrée championne du monde de football en 1978 ?

L’Argentine. Kempès, Passarella, les militaires, les non-alignés… Johan Cruijff, le bandit du ballon rond, qui avait une clope à la main dans un avion en 1974, qu’il fumait tel un lord condamné à l’échafaud, foutrement classe, celui dont la légende affirme qu’il avait refusé de copiner avec le Général Videla, cet énième coq du village du siècle donneuse de sang.

C’était la question méga camembert et elle ne l’avait pas. C’est donc reparti pour un tour.

Bokassa tire une tronche pas possible. Il n’a que deux camemberts, le marron et le jaune. Bon dernier. Ce qui amuse bien Ghislaine, la fille d’un général dissident selon ses propres termes.

Dragan lit la question :

-- Quelle nageuse française a été sacrée championne olympique du 400 mètres nage libre à Athènes en 2004 ?

-- Tout ceci n’a aucun intérêt !

Il est furieux Bokassa. Lui ont coupé la parole tout à l’heure. Net. Lui et son écoutez-moi-parler. Le trivial a prévalu. Parce que c’est un passionné Bokassa, un passionné de la guerre froide et qui attend avec impatience de vivre la suite de l’histoire. Monsieur Nous vivons une époque de mutation. Seulement Ghislaine elle s’en fout de la mutation. Elle est en week-end et elle veut s’amuser. Parce que lundi les cours reprennent, que dimanche n’est pas un jour férié, que le trivial est plus instructif qu’un long discours sans queue ni tête d’un gosse qui se flatte d’observer le monde du haut de son château. Qu’est-ce que je glande là au milieu de ces futurs diplômés de l’université de Rouen, coincé entre les deux murs bien blancs d’une chambre universitaire. Deux ans que je n’avais pas mis les pieds au campus. La dernière fois, j’y collais des affiches pour le compte du Pôle Image, pour la venue d’un photographe danois célèbre pour ses clichés de l’autre amérique. Jacob Holdt si mes souvenirs sont bons.

Je crois que je voulais rencontrer des personnes d’humeur positive, de ceux qui s’émerveillent devant la neige, une tarte normande où quelque bar charmant du centre ville, convaincus que la France c’est Rouen et non pas Paris et ses monuments carte postale, pour n’avoir vu défiler que les stations de métro en direction de la gare Saint-Lazare ce jour de la première fois en Europe. J’aimais leur candeur de nouveaux arrivants. Ils ne se plaignaient jamais. Jamais. Jusqu’au jour où ils se sont mis à raller contre la pluie, contre le froid, contre ceux qui font la gueule, contre les voisins qui rallent un peu trop. Jusqu’au soir où j’ai entendu à plusieurs reprises : Putain, ça m’énerve, ce soir-là où Bokassa s’est senti mal, le mal de chez lui. Lui le panafricaniste sage, l’admirateur de la négritude et grand palabreur, sa grande taille, ses yeux toujours grands ouverts à l’affût de quelque détail qui semblent lui échapper, cette curieuse façon de raisonner qui consiste à annuler le pour et le contre, affublé du surnom le suisse de la bande, lequel n’a jamais été à l’aise en présence des étudiants comme lui, il me l’avait confessé ça, et leurs discussions terre à terre sur les cours, les examens, l’avenir –- il a changé d’avis depuis, après s’être introduit chez des compatriotes plus âgés dont la vie ne se résume plus qu’à reproduire les mêmes schémas que papa et maman, sur fond de crise. Tout le contraire de Ghislaine, de Dragan et ses interminables énumérations quotidiennes : le dernier écran plat de Sony acheté à la fnac, la bouteille de rouge pour pas si cher que ça chez Nicolas, Le dernier album de Bloc Party acquis chez Amazon.com, les sushis en barquette made in china de la rue Ganterie… Le parfait prototype de l’homme moderne qui gueule haut et fort à qui veut l’entendre qu’il est un consommateur compulsif. Un type des classes moyennes qui rêve d’être un bourgeois d’après Bokassa. Ce que je trouve amusant chez lui c’est sa façon de s’exprimer, ce mélange entre le français des films de Gabin et les intonations slaves. Ce qui a probablement plu à Ghislaine, ce jour où il avait gueulé zje consôômmme donnkueu zj’ai des couuuiilleus. Je me souviens très bien de ça, je consomme donc j’ai des couilles, nous étions au Vicomté et Dragan s’apprêtait à offrir à chacun le cocktail de son choix. Une demi-heure après, il la sautait dans les chiottes du bar. Elle en était revenue toute pimpante et avait lancé cette phrase qui humiliait Bokassa sur place : voilà un mec rassurant. Les premiers symptômes furent la disparition de tout signe de vie. L’impression qu’il n’était plus un sujet vivant mais une sorte d’épouvantail observant du haut de sa colline le genre humain. Ses froides paroles, techniciennes, et peu importait si on l’écoutait où pas, sa litanie sauce aigre-douce, le compte-rendu de ses observations, les réponses à ses interrogations. Il s’enfermait chez lui, causant seul à seul. Il nous faisait de la peine, à Ghislaine particulièrement, parce que n’étant pas née de la dernière pluie elle savait ce qui avait provoqué cette métamorphose. Seulement il faisait tout pour la contrarier, ce qui la rendait encore plus féroce à son égard. Je ne t’aime pas… moi non plus. Fallait donc qu’ils se séparent quelque temps.

Je l’emmenais en virée le soir chez des amis, dans des bars, parfois on chantait du Jacques Dutronc ivre mort dans le centre ville comme il pouvait déclamer du Senghor ou du Nietzsche, tout dépendait de son humeur. Il prit goût à l’alcool, s’efforçait d’oublier avant que demain ne répète sa triste réalité. Redevenait cet enfant naïf qui m’avait tant plus chez lui au début. Un soir, pendant que je commandais deux pastis au bar, il m’a dit d’un air exalté -- nous sommes des mecs authentiques, des sans avenir fixe qui se soûlent aux pastis parce que ça ne coûte que 2 euros. Lui ai souri tout en me disant qu’il était plutôt culotté ce gamin.

Bokassa ne voulait pas se rendre chez Ghislaine ce soir. Mais elle avait insisté auprès de moi – le Kissinger de la bande -- pour le convaincre. Elle était optimiste, pensant que deux semaines suffisaient amplement. Je l’ai donc convaincu. Me suis persuadé qu’il devait la revoir après tout s’il voulait sortir de l’impasse, nous sortir de ce merdier. J’avais acheté une bouteille de vodka premier prix chez Marché plus. Son lot de consolation. La condition sine qua non. Et Dragan nous embrasserait comme de coutume. Je me demande si j’aurais dû, vu sa tête. Il leur en veut à mort. Regard d’assassin fixant la main de Dragan étreignant celle de Ghislaine.

J’ai soudain envie de me retrouver seul. M’échapper de toute cette tension qui me rappelle une autre -- je ne l’ai pas revue depuis ce matin où je l’avais accompagnée à son lycée. Plus aucun contact malgré les mails que j’envoyais chaque jour sur facebook. Dans la dernière, je la traitais de sale pute. Elle ne m’a pas dégagé de ses amis pour autant. Son indifférence me mettait encore plus en colère.

Leur sors un baratin, une excuse des plus bidons, que j’avais peut-être oublié d’éteindre la plaque chauffante. Bokassa sent que je me fous de sa gueule. Je fuis son regard au moment de partir. Une sortie des plus minables.

Large rue vide. Feux de signalisation en rang. Des tours plus propres les unes que les autres. Impression d’une piste d’atterrissage dans la banlieue d’une ville secrète au fin fond de la Sibérie. Un vent glacial me tape sur le système, le froid polaire tant redouté. Une demi-heure de marche avant d’atteindre la ville.

Flocons par millions.

Rue de la République. Ne suis plus très loin de son appartement. Si elle refuse de m’ouvrir, je me couperai les veines. Elle n’aura pas d’autres choix. Je n’ai quand même pas quitté mes amis et fait tous ces kilomètres à pied dans la neige et le froid pour me faire recaler comme un chien. Qu’elle assume !

Porte cochère verte qui en impose. Je sonne rageusement à Kowalski. Il est plus de 23 heures et j’ai de la cocaïne dans le sang que je me suis mis dans le nez entre deux questions dans les chiottes.

-- Oui ! La voix est celle d’un homme d’âge mûr, la cinquantaine je suppose.

-- Je veux voir Laure tout de suite. Mais qui êtes-vous d’abord et qu’est-ce que vous foutez chez elle ?

-- Je suis son père. Et vous, qui êtes êtes-vous et qu’est-ce que vous lui voulez ?

-- Ça ne vous regarde pas. Dites-lui seulement de descendre, que Zack veut la voir. Et si elle ne vient pas, c’est moi qui monte.

-- Zack !

-- Ouais ouais… Zack, comme le Zack de Sauvés par le gong, de Rage against the mach…

-- Salut Zack. Je t’ouvre.

Quatre étages à monter. Au bout, son père et la mystérieuse voix qui a déclenché l’ouverture de la porte cochère. Je ne me sens plus très bien. Nausée. Au deuxième étage, profitant d’une fenêtre entrouverte, je dégueule toute la tension de cette étrange soirée. Pense aussitôt à faire demi-tour, foutre le camp, plus envie de me présenter dans cet état… l’odeur de gerbe. J’ai honte. Mais on n’achève pas comme ça les pulsions d’amour, de haine, je ne sais plus vraiment trop. Et je n’ai aucun désir de lâcheté.

L’énorme poster des jeunes gens mödernes trône toujours à l’entrée, faisant face à celui de Desintegration. Rien n’a bougé dans le salon qui sert de chambre également. L’album de Crystal castles toujours en évidence sur la table basse vieille des années de guerre. Silence embarrassé de mort que je casse. Pourquoi se gêner !

-- Où est Laure, je veux lui parler.

Son père ne me porte pas vraiment dans son cœur. Il m’a maté des pieds à la tête lorsque nous nous sommes salués. Puis elle est sortie de nulle part. Un visage très différent de celui de Laure, un corps terriblement bandant dont le moindre de ses mouvements n’est en rien dû au hasard, et impossible de lui donner un âge précis maintenant qu’elle est juste en face de moi.

-- Je peux te parler en privé, Zack ? Allons prendre un verre.

Je suis comme un toutou qui suit l’âme câline.

-- Laure ne veut plus me voir, c’est ça ?

-- Nous n’avons plus de ses nouvelles depuis trois semaines.

-- Comment ça ?, je pose la question machinalement mais en vérité suis hypnotisé par son regard.

-- Elle ne t’a pas appelé ?

-- Comment connais-tu mon prénom ?

Elle semble un peu embarrassée et prend aussitôt la direction des chiottes. L’endroit idéal pour réfléchir, prendre une décision. Faut aussi que je remette mes idées en place. A son retour, j’avais déjà liquidé mon jaune. J’en commande un autre. Avec glaçons et sans eau SVP, histoire de ne pas trop se noyer dans le silence.

Elle me prend la main. Je ne sais pas trop si c’est pour me consoler ou me séduire, mais elle me prend la main. Je ne la retire pas, attendant le verdict. Inquiet. Car sa main tremble. De plus en plus dans la mienne.

-- Je crois que Laure est morte.

A SUIVRE <<

Notes

1. Yang Tsé Kiang (le fleuve bleu)

mercredi, janvier 07, 2009

[Episode 1]

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses.


Héraclius, Pierre Corneille




Mon nom est Viviane. Vous ne me connaissez pas, pourtant je vous observe tous les jours à travers mes pupilles numériques, dès le matin pendant que Soleil rêve de Lune la trique somnambule au pieu.

Je suis en possession d’un livre qui raconte un passé proche, celui d’une ville où tout a débuté, les chroniques d’un énergumène d’avant la faille qui plongea le monde dans un trou noir. Je ne l’ai pas souhaité ce livre, mais le hasard l’a voulu ainsi, il est arrivé à moi, comme un beau colis que l’on dépose devant votre porte de bon matin. J’avais entre les mains une bombe à retardement.


Je vis dans une zato depuis pas mal d’années, la zato REP/RD/76 -- BLOC 54, un quartier autrefois très prisé des touristes selon la rumeur populaire. Il y avait un lieu de culte dédié à celle qu’ils nommaient Jeanne la Pucelle, probablement l’égérie de l’ancienne ville. Tu t’y habitueras, qu’ils m’avaient lancé avant le départ. J’étais morte à leurs yeux. Déjà. L’exil au bout du monde, là où l’offre est alléchante. Je suis un cerveau exfiltré, née du mauvais côté de la barrière de corail, dont la substantifique moelle s’achève dans les pissotières de la gare, lieu de rassemblement d’individus faisant la queue pour obtenir respectivement le droit d’entrée, le droit de séjour et le droit de coopération, des puces électroniques injectées sous la peau en un clin d’oeil. Le test passé, l’attente du TEOR, la ligne 10. Terminus : REP/RG/76 -- BLOC 7, la destination pour une première nuit, et les deux suivantes, au-delà de la Seine, le Château-Blanc, un ancien bastion rebelle depuis sous le contrôle de la zato. L’attente était longue, sous la pluie fine, le froid giclant sa décharge jusqu’à l’os, l’odeur de tabac imprégnant coûte que coûte le pull en laine bleu marine, déchiré par quelques endroits, témoin que le processus de mutation s’opérait en moi. Les odeurs de transpiration que l’humidité n’arrangeait pas, la méfiance des uns et des autres, le chauffeur du TEOR nous balançant quelque sourire sans complaisance, il portait le masque du bourreau nous menant tout droit à l’échafaud. Foultitude d’écrans placardés à chaque coin de rue, des caméras accompagnant du regard les mouvements linéaires se croisant parfois, des néons bariolés à toutes les sauces illuminant les piétons zombifiés par l’éclat de leurs courbes infernales. Et nous, passagers de la ligne 10, nos visages, nos songes, nos déguisements, alignés aux écrans que je ne comptais plus, dont la luminosité, le contraste, les couleurs, artifices parfaitement maîtrisés par d’obscurs vigiles, offraient un paysage de sérénité aux allures secrètes. Et plus on approchait de la destination plus les visages se faisaient typiques, d’ailleurs, d’un autre temps.


La nuit lâche ses tentacules phosphorescents sur la zato. Un vent frais me colle à la nuque.

Un objet dénué de tous motifs posé sur le canapé. L’observe d’un oeil inquisiteur. Non sans angoisse. Porte les stigmates du temps passé. Seulement la peur, toujours elle, à déployer son voile pourpre. J’abdique. Aujourd’hui attendra.


LANCEMENT DU PROCESSUS DE CHARGEMENT

DEMANDE DE CONNEXION AVEC LE RÉEL.


Pénétrer le système avant même l’effraction

LE PARTISAN est à votre service.


MODE ON

Centre du BLOC 54. Déambule. Visages anodins dans mon champ de vision, sur les écrans hautement sécurisés. L’uniforme noir de la milice citoyenne scellé au corps, service obligatoire à vie plus justement connu sous le nom de Droit de coopération.

Je piste. J’ignore quoi mais je piste. On me l’a ordonné. Les écrans en sont les témoins privilégiés, le miroir de la zato, de ce qui s’y trame. En l’absence de mouvement, un visage neutre de troupier clignote à l’abri des regards. Puis l’avertissement sonore, qui paralyse de la tête aux pieds. Plus les absences se prolongent plus il se fait aigu. Bien évidemment, ce n’est que la version technique, car la menace vient toujours de la rue, de citoyens dévoués à la loyauté irréprochable, lesquels passent leur temps devant les écrans à vous observer à l’oeuvre. On les démasque à leur sourire. Plutôt à leur rictus. Ce sont les seules qui fanfaronnent sur les écrans, qui vous balancent un coucou c’est nous le privilège des bons amis qui vous veulent du bien. Bien des collègues sont tombés dans leurs pièges, ne se rendant compte de rien, les invitations à déjeuner, les balades le dimanche dans les bois après la séance des photos de famille -- se remémorer la dame et les enfants, les victimes quelques années plus tôt d’un malade mental --, la tape à l’épaule. Puis vient le geste suspect, un jour de bonne foi, ce jour que vous n’attendez pas. Vous êtes convoqués en conseil de discipline, le tendre ami dans le box des accusateurs à votre grande surprise et le monde s’écroule devant vous. J’étais à deux doigts de subir la même chose. Le sujet : un homme la trentaine passée au visage anguleux qui me récitait des haïkus de Cyrill Chatelain, un auteur d’avant la faille dont les oeuvres sont considérées comme extrêmement dangereuses. Le mentionner est un acte passible de la peine de mort. J’aurais dû voir les choses venir, me méfier, il savait pour qui je bossais, ce que je représentais. Il avait franchi la ligne rouge, et moi, profondément amoureuse, j’ai sauté les pieds joints -- les membres de la milice citoyenne ne sont pas aptes aux relations d’ordre sentimental, c’est écrit dans le contrat en caractères gras, d’après une loi votée en grande pompe par les dignitaires de la zato afin de ne pas réitérer ce qui est considérée comme l’une des grandes plaies du passé : la propension de la société au métissage. Mais ne dit-on pas que l’amour déplace les montagnes ? Puis le choc. Glissements de terrain. Les montagnes se sont effondrées dans l’abîme profond. La trahison s’est substitué aux sentiments, le roman fleuve virant à la catastrophe, la mort par pendaison à la fin du chapitre dernier. La belle récompense après des années de loyauté et de servitude. Les collègues m’évitaient à tout prix. Chacun sa gueule, chacun sa gamelle. La rumeur servie sur un plateau d’argent : elle couche, la salope, le mode impersonnel étant l’acte de bonne volonté. Synopsis de ma propre destruction sans témoins officielles. Personne n’aurait pu la sauver qu’ils auraient acquiescé entre gens qui se frottent les mains. Les aléas de l’existence en quelque sorte. Deux jours plus tard, L’oeil de la zato publiait un entrefilet au rayon faits divers : UN HOMME MEURT DANS DES CONDITIONS MYSTÉRIEUSES. J’ai pensé qu’ils avaient sous-estimé l’arme redoutable qu’ils avaient produite. J’espère seulement ne pas m’être trompée.

Il est presque minuit. Les derniers lieux de convivialité ferment leurs portes. Des individus non groupés, dont une bonne partie de clients, se rendent à la station de métro de la maison de justice. D’autres prendront le TEOR de minuit quinze. La majorité s’engouffre aussi vite que possible dans leur bloc-foyer. Ils ont une heure devant eux avant l’extinction des feux -- une heure en plus est allouée par autorisation spéciale à ceux qui se rendent de l’autre côté de la rive --, contrainte qui ne concerne pas les factionnaires de la milice citoyenne. La REP/RD/76 -- BLOC 54 prend les allures d’un territoire en état de siège.

Déconnexion. Mes yeux se décontractent légèrement. Je perçois de nouveau la matière sans les fonctionnalités disponibles dans le menu de l’oeil-caméra.

Préparer le rapport quotidien. Détailler de A à Z la ronde effectuée. Un simple copier / coller de la journée d’hier suffira, en interchangeant un minimum de verbes statiques, en modifiant deux où trois connecteurs logiques de second rôle, tout cela sans jamais nuire à la fonction première du rapport : consolider l’omnipotence de la machine administrative.

Rien d’exceptionnel ce soir, vous l’aurez compris.

J’allume l’écran de la zato. Décompresser avant de se mettre au lit. Une vieille habitude. Des images chocs en split screen de ce qui s’est passé dans le coin aujourd’hui, mais aussi dans le monde, entrecoupées de bulletins d’alerte toutes les cinq minutes à propos d’un enlèvement, d’une menace terroriste, d’un tas d’événements spectaculaires, images violemment banales aux heures tardives. J’avale mes blocs de nouilles chinoises aux champignons parfumés. Sentiment de paix. Encore une vieille habitude avant de s’introduire dans les méandres de la nuit.


Je pensais la religion définitivement rangée au rang de mythologie après le dernier synode qui mit fin à deux millénaires de Dieu l’unique. Mais sa légende est bien ancrée dans nos mémoires, imprescriptible. Il n’y a aucun procédé technologique qui permette de le supprimer, ni lui ni l’idée qu’il véhicule. Il occupe la fonction de mandarin, traverse le temps et l’espace, vieillit parce que la nature l’exige, finit aussi parfois en résidence surveillée pour activité subversive, puis renaît de ses cendres un jour de printemps que personne n’assimilera. Il est le mutant par excellence, l’immatériel bien né. Nous le nommons L’ENFER. J’occupe cet espace, assise dans un fauteuil de cuir noir, toute nue. Une machine à écrire est posée sur une table de marbre dont les pieds s’imposent en majesté au-dessus du vide mouvant. Une feuille blanche y est insérée, Viviane inscrit en lettres grasses, comme si on voulait m’en faire prendre conscience. De quoi ? Je ne sais pas. C’est juste un sentiment. Lumière et obscurité s’accaparent l’espace, alternant toutes les cinq secondes, accompagnées d’une litanie désagréablement dissonante comme extraite d’une machine qui crie son refus de la mort. Puis les masques de porcelaine, rouges, jaunes et bleus, les couleurs primaires. Ils essaient de me dire quelque chose, de me supplier. En vain. C’est peut-être ça l’Enfer, un monde inapte à la parole serti de visions en perpétuelles déformations. Pour rien au monde je ne voudrais y vivre, voilà la seule conclusion à laquelle la lucidité m’a fait aboutir. Le temps défile plus rapidement sous mes pieds. Disparition de la lumière. Froid cristallin envahissant la chair, s’infiltrant dans les os, mon cerveau est au bord de l‘implosion. Je hurle. Personne ne m’entend. Pas même moi. Je suis prisonnière du temps qui trépasse, sans aucune possibilité d’action. Nouvelle vision projetée en 3D. Espace hostile. Des milliers de personnes avancent lentement, des corps exténués, visages de mort. Les images se focalisent sur une petite fille. Elle doit avoir 4 ans. Les traits de son visage sont ceux d’une vieille personne. Elle ramasse un caillou, se tourne vers moi, m’expédie un regard haineux, le lance dans ma direction avec rage. Je ressens un choc. Non pas physique. Parce que le caillou ne m’a jamais atteinte -- les images se sont figées et l’objet s’est arrêté au milieu de sa trajectoire. Son regard est de plus en plus insupportable, des yeux d’assassins. Je ne veux plus la voir. Fiche-moi le camp ! Elle disparaît. Ainsi que les images, le temps, les masques, les sons. L’obscurité est totale maintenant. J’ai peur, peur d’être morte. De ne plus respirer. Impression de vivre une situation qui n’en finit pas. Je fais un dernier effort de survie, pas envie d’en rester là. Me souvenir, qui je suis, où je vis. Ça marche. Une lueur apparaît au loin. Elle clignote. C’est un point rouge. J’ouvre les yeux. L’espace est autre bien qu’il me soit familier. Mes vêtements sont trempés. Odeurs de sueur et d’urine que je respire avidement. Je quitte intuitivement le lit, me dirige vers la salle de bain. Mais au moment de traverser le box principal, quelque chose m’arrête. Une icône clignote sur le fond noir de l’écran. C’est un message du centre de contrôle du BLOC 7. L’objet concerne l’opération passé table rase.


L’hypermessager marche sur la ville miroir


Tas de petits merdeux, Il est 4h37 nom de dieu ! , maugréant dans ma tête contre tous ces parasites nocturnes. Je retourne me coucher après m’être débarrassée de mes vêtements. On verra demain. Mais à peine les yeux fermés, je revois ceux de la petite fille, toujours la même noirceur, la même colère. Je crois que ma journée vient de démarrer. Me sers un Pulse coffee, une boisson à base de plantes génétiquement modifiées dont la couleur noire et l’amertume sont les seuls liens avec le café. On ne peut pas dire que je pète la santé mais au moins j’ai l’esprit dégagé des fantômes de la nuit.

Il y a quelques jours, j’ai reçu un mail anonyme m’invitant à cliquer vers une adresse myspace, l’un de ces sites interdits au public. La page était au nom de Viviane et une photo, mon portrait craché, en haut à gauche, vêtue d’un jean bleu et d’un T-shirt blanc avec l’inscription NO FUTURE. On y voyait derrière Viviane l’ancienne cathédrale, détruite par les forces de la zato pour avoir abrité les derniers rebelles qui s’opposaient à la destruction du patrimoine de la ville. L’anomalie m’apportait son lot de Frissons. La grosse boule au ventre. L’anachronisme était retentissant. Pas besoin d’une intelligence royale pour remarquer qu’il s’agissait d’une photo truquée. Personne n’ignorera que je suis une post-immigrée, j’ai pensé lucidement dans mon crâne. Je me suis ressaisie le temps de quelques secondes. Car nouvelle surprise, dans la partie commentaires. Il y avait une phrase, une seule : Je suis le chien qui pisse contre l’arbre pour marquer son territoire. Seriez-vous l’arbre ou le chien ? J’ai commencé à paniquer. Quelqu’un me flairait de loin jusqu’à pénétrer mon intimité. J’ai pensé à. Non. Ça ne pouvait pas être lui, il est mort. En cliquant sur quitter, un message s’est affiché automatiquement : votre page a été définitivement supprimée, ce qui était encore une bizarrerie, les pages du site n’étant plus en activité. Nous n’étions donc plus seuls. Les sycophantes du BLOC 6, ceux qui gèrent les cyberzones proscrites, sont vraisemblablement intervenus. Et ils ont sûrement vu le portrait. Allaient-ils faire un rapprochement avec moi. Pour en être sûre, je leur envoyais un message, une demande d’autorisation pour consulter l’identité de la personne dont l’URL est : http://www.myspace-prohibited.com/viviane. La réponse tenait en une phrase : Viviane est morte en 2009. Rien d’autre. J’aurais dû être soulagée. Le BLOC 6 ne me soupçonnait pas. Mais ça ne changeait rien. Quelqu’un me pistait et voulait certainement ma peau.

L’information trône toujours à l’écran. Elle pourrait servir de slogan. C’est peut-être pour cela que j’ignore par où commencer, je n’en ai jamais compris le sens exact. D’ailleurs à quoi bon quand l’instant nous impose d’obéir. Un bon soldat ne s’embourbe pas dans des considérations d’ordre métalinguistique, ce serait une faute professionnelle. Ne pensez pas ! Tirez ! Tuez ! pendant que vous en avez encore le temps. Mais sur qui, une bande d’amateurs, des supers assassins virtuoses du clic à la solde d’un psychopathe plein au as ? Sur qui ! J’ai ouvert de fausses passerelles sachant qu’il n’y avait aucun rapport entre le messager, le mail et la gamine au regard mortifère. Mais ce sont les seuls éléments que j’ai entre les mains et il faut que la connexion se fasse. Ceux de l’Enfer disaient bien que la vie s’était autorisé sept jours avant de se connecter. Nous l’avons détruit en sept mois. La construction d’un monde est une œuvre artificielle soumise à l’humeur du réel.

Me ressers un Pulse coffee. Double dose cette fois. Passer le cap suivant après le grand effort intellectuel.

Je viens de m’apercevoir que j’avais oublié un détail important. C’est à propos de celle qui est morte en 2009, qu’on prétend être moi. La coïncidence est frappante. Car 2009, c’est aussi la date de parution du livre qui raconte un passé proche, le cadeau empoisonné.

J’observe l’objet du passé comme s’il s’agissait d’un animal sauvage. Je risque la peine de mort rien qu’à le toucher. Mais l’instinct de vie m’y oblige, doublé d’une étrange exaltation due à l’interdit. Dire qu’il est resté sur ce canapé durant toutes ces années. Heureusement qu’il nous est formellement interdit de recevoir quiconque. Je ne serais plus qu’un squelette à l’heure où vous lirez ces lignes.





ROUEN, LA VILLE AU BORD DU SUICIDE


[Publié par le collectif des idoles-cobayes, 2009]


7h37 -- Place du 19 Avril 1944. Debout sur ses talons blancs la démarche empruntée, Crystal castles dans les oreilles, elle boude tandis que je la suis du regard entrer au lycée Camille Saint-Sens. J’avais promis de l’accompagner, je voulais la revoir ce soir, au concert de Tupelo soul à l’Oreille qui traîne.

Elle s’appelle Laure. 17 ans révolus. Une métisse née de la rencontre d’entre les deux hémisphères.



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